5

Il parait que ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort ?

Je raconte jamais les détails de mon traumatisme sonore. C'était, il y a six ans presque jour pour jour.  Lorsque je regarde mon parcours, cet accident m'a fait beaucoup grandir.  Du coup, si mon histoire peut inspirer d'autres personnes à faire le choix de vivre, aller de l'avant et apprendre en chemin... Pourquoi pas !

La musique était Toute ma vie et ce depuis l’âge de 9 ans: j’ai travaillé des heures et des heures, sans compter - pour parfaire mon instrument.  Un peu de piano, puis la flûte traversière et mon grand amour: la voix.  Je dormais pour mieux chanter, me réveillais pour mieux chanter, je respirais pour mieux chanter…  Jusqu’à cet accident qui a bouleversé ma vie.

L'accident

Le 25 octobre 2010.  Tout a changé cette journée là.  

Je faisais partie de la production Mathis le peintre de Hindemith, mis en scène par Olivier Py. Un élément de décor trop petit pour 75 chanteurs professionnels.  Un genre de boite avec un plafond bas, du bois brut au-dessus de notre tête, derrière nous et sous nos pieds avec des ouvertures devant, l’idée était de créer un effet vitrail d'un choeur d'église.

C’est un moment magnifique mais particulièrement sonore de la partition.  Donc au départ de cette répétition, c’était déjà assourdissant et je me mettais à l’extrême jardin du décor, me mettant même parfois hors de cette boite pour me protéger.  Moi et d’autres, l’avons signalés, mais rien n’a été fait pour modifier la mise en scène.  Le chef des chœurs a même exigé que les soprani 1 (mon pupitre, pendant mes dix années dans les Choeurs de l'Opéra National de Paris) se mettent devant, en plein milieu de cette boite.  J’ai donc suivi les ordres de mon supérieur, sans utiliser mon gros bon sens qui me disait autre chose.

Ils nous ont donc demandés de chanter ce passage particulièrement intense une nouvelle fois, j’ai ressenti un «pop» dans mes oreilles, des nausées et des vertiges puis une impression de ouate dans les oreilles.  Tout le monde était très mal, donc pourparlers avec la direction de scène pour remonter dans nos loges et récupérer de cet incident.

Une fois à la pause, deuxième onde de choc avec une impression de ouate dans les oreilles et une envie de pleurer, de très forts bourdonnements et vertiges.  J’étais toute tremblante avec aussi une sensation de coups de marteau et de pulsations très fortes aux tempes.  A la fin de la pause, ces sensations étaient toujours très présentes, j’ai alors décidé de demander la permission de rentrer chez moi pour récupérer.

La nuit a été terrible, l’impression de « ouate dans les oreilles » était maintenant dissipée mais des maux de têtes carabinés, surtout des acouphènes assourdissants avaient maintenant remplacés l'impression de "ouate".  J'avais répétition le lendemain matin, mais je n’ai fait qu’un arrêt de métro. Car, je me suis retrouvé toute tremblante, comme si je revivais les événements de la veille, à quelques différences près : tout était beaucoup plus sonore que d’habitude, tous les sons et même les vibrations du train m’écorchaient maintenant les oreilles.   J’ai donc appelé l’Opéra pour leur dire que je ne comprenais pas ce qui se passait, mais que je me sentais très mal et que j’allait demander à mon ORL un rendez-vous, le plus tôt possible. 

"C'est un traumatisme sonore..."

Quelle ne fut pas ma surprise d'entendre mon ORL me dire : « C’est un traumatisme sonore… oh, non vous ne retournerez pas travailler comme ça ! »   Plus tard, la mise en scène sera modifiée, mais trop tard – le mal était déjà fait.  Ma carrière de musicienne professionnelle était désormais terminée.  Tout mon monde qui a basculé d’un coup ce jour-là.

Ma chance dans tout cela est, que depuis plusieurs années je travaillais à une reconversion. En espérant faire le pas pour sortir des chœurs de l'Opéra de Paris.  Mais il existe une grande différence entre un désir, même ardent, et faire le saut.  Et surtout, je désirais quitter l’Opéra National de Paris, mais pas le chant.

Pacifier 

J’avais l’impression d’un saut dans le vide, car la vie ne me donnait plus le choix, mes oreilles étaient détruites avec de très intenses acouphènes et de l’hyperacousie.  Une situation douloureuse physiquement et émotionnellement.  Je me cachais dans mon appartement, chaque murmure, chaque bruit, chaque vibration était une torture.  

Dans des moments comme ceux-là, notre réflexe est de nous éloigner de tout le monde, même des amis.  Ne faites pas la même erreur, les amis - la famille - les gens que vous aimez, aident. 

Nourrir 

À l'époque, j'avais déjà en poche mon certificat de sophrologue et de conseillère agréée Fleurs de Bach.  Et je suis une bouddhiste « pratiquante » depuis 1989.  Alors j'ai fait de la sophrologie et de la méditation - pour moi, pour calmer les acouphènes – c’est la seule chose qui me procurait un peu de répit.  Et beaucoup – beaucoup de mélange de Fleurs de Bach.  J'allais avec mes émotions du moment, qui était très changeantes.

En fait, je ne pouvais rester avec un mélange personnalisé que quelques jours, tout était tellement fluctuant.  A l'intérieur de moi, une impression d'être dans des sables mouvants m’envahissait chaque fois que j’étais tenté de lutter contre et je m’enfonçais à ne plus savoir comment m'en sortir.  Mais surtout, énormément de tristesse à me dire que LA passion de toute ma vie, était maintenant en une chose du passé.

Un deuil prend du temps.  C'est normal et trouver le chemin vers plus de douceur et de tendresse envers ce que l'on ressent est nécessaire et apaisant. ​ Et les émotions, dont on ne sait plus quoi faire, on doit d'abord leur permettre de se stabiliser. 

Je ressentais en moi tellement de violence. La violence des acouphènes et de l’hyperacousie, mais aussi la violence de cette fin abrupte de ma carrière.  La violence de mes ex-collègues dont certains disaient que j’inventais mon mal pour partir, pareil pour le DRH, certaines personnes sont même allés jusqu’à faire de la délation auprès de l’Assurance Maladie.  J’ai eu droit, à maintes convocations à la cour et ce n'est pas terminé !  Mais par chance, il y a eu mon ORL traitant, des ORL appelés en experts et la FNATH (Fédération National des Accidentés du Travail et Handicapés) pour me défendre, témoigner et être à mes côtés.

Ce n’était pas facile avec les maux de tête, le grondement des acouphènes et une très grande difficulté à me concentrer.  Mais avec beaucoup de patience et beaucoup de tendresse pour tout ce qui se passait en moi, j’ai travaillé avec la sophrologie, les Fleurs de Bach et la méditation pour moi-même, les acouphènes et toutes mes émotions en vrac.  Et doucement, de ce chaos - un nouveau projet de vie a émergé, plein d’espoirs et de passion.

Comme lors de ma dépression au tout début de l’Opéra de Paris, la sophrologie – les Fleurs de Bach et la méditation ont fait entrer dans ma vie beaucoup de lumière et de soulagement à de très vives souffrances.  J’étais décidé, je devais ne plus laisser l’hyperacousie, les acouphènes, ma carrière brisée et les personnes malveillantes décider de ma vie.

Recontruire

Doucement, la vie reprenait ses droits et j’étais prête à aller de l’avant. Mais comment aller de l’avant ?

Je passais alors beaucoup de temps sur mon petit voilier à l’île d’Yeu.  A l’île d’Yeu, j’avais l’impression de panser mes blessures.  Le calme, la beauté du paysage, le vent et la mer m’apaisaient et offraient un baume à mon cœur. Et je me suis mise à rêver ma vie de nouveau.  J’avais envie de devenir également conseillère agréée pour les animaux et m’inscrire à une formation de 3 ans à l’Approche Centrée sur la Personne, alors je l’ai fait. Il me restait le mémoire de sophrologie à remettre et à défendre, pour mon diplôme. J’ai donc repris l’écriture de mon mémoire.  J’étais en marche.

Transmettre

Mon désir de servir les autres étaient toujours présent. Mon désir de transmettre, tout aussi brûlant. Il s’agissait maintenant de m’engager sans hésitation vers ce qui me faisait sentir vibrante et pleinement vivante.  Rester avec ce qui compte le plus pour moi et vivre la vie que mon cœur désire.  Mon besoin d’équilibre et d’une vie en congruence avec la flamme qui vivait à l’intérieur de moi était toujours ce qui me faisait avancer.  Et n’écoutant que mon besoin de créativité, d’indépendance et d’une vie en accord avec mes valeurs, je me suis dit : « Et si je déménageais à l’île d’Yeu… ?  Et je n’ai jamais regretté l’audace de mon choix.

La suite m’a prouvé que la sophrologie, l'hypnose éricksonienne, les Fleurs de Bach et la méditation offre de réels moyens habiles pour s’ouvrir et se développer vers l’être humain que l’on désire devenir, prêt à aider, prêt à transmettre à son tour.  Aujourd’hui, je vis d’une autre de mes passions : servir les autres, pour qu’eux aussi, puissent s’ouvrir à la vie  et à ce que leur cœur désire.

Six années ont passé, presque jour pour jour.  Cet accident qui a complètement bouleversé ma vie, m'a changé à tout jamais.  Ce que j'ai vécu la douleur physique, ce torrent émotionnel que j'ai, avec beaucoup d'amour, calmé, stabilisé, les choix de vie que j'ai pris pour retrouver en moi le désir de vivre, la persévérance d'y croire puis me laisser porter par mes rêves et mes passions....  Finalement, aujourd'hui je peux dire que cet accident qui a bousillé mes oreilles, est devenu ma force.   

Jessica Sarapoff
 

Cliquez ici pour laisser un commentaire 5 Commentaires