Revenir à notre cœur et nos sens avec la photographie contemplative Miksang

PAR Jessica Sarapoff  - octobre 3, 2026

Trop souvent dans la vie, nous oublions notre cœur d’enfant joueur et curieux, et prenons pour acquis que nos sens ne méritent pas notre attention.  Les différentes pratiques contemplatives existent pour, justement, nous ramener de manière saine à ce lien avec notre cœur, à nos sens et nos émotions.  L'une de ces disciplines utilise tout particulièrement notre regard.  C'est la photographie contemplative ou Miksang.

Miksang ("bon œil" en tibétain) prend sa source dans notre capacité à synchroniser l'œil et l'esprit ou, comme le disait Henri Cartier-Bresson: « mettre sur la même ligne de mire la tête, l'œil et le cœur ».  Elle est une pratique de méditation en action, qui nous permet d’avoir un regard frais et nouveau sur notre monde.

Miksang nous invite à ralentir notre regard, et nous laisser toucher par ce qui s'offre à nous : une couleur, une texture, un reflet, des ombres et de la lumière, une atmosphère, l’humour d’une scène, etc.  Nous arrêter, et ainsi nous reconnecter au monde tel qu'il est, plein d'humour et de magie. 

Apprivoiser notre esprit 

Miksang est un art de non-agression.  Nous avons différentes manières de vivre nos perceptions, pensées et émotions, et la pratique de Miksang offre une fenêtre sur notre esprit, et des moyens habiles pour l’apprivoiser.  Dans l’optique contemplative, notre tâche en tant qu’être humain et... photographe, est d’accueillir tout ce qui s’offre à nous, ici et maintenant.  

Accueillir sans émettre de jugement entre ce que l’on considère « mauvais - bon ou neutre » et ainsi, redécouvrir notre monde sans nos filtres habituels de jugements, de croyances et d'a priori.  Dans ces moments, non seulement nous reprenons contact avec l’essence même de notre esprit, mais nous nous connectons également de manière intime et riche au monde qui nous entoure.  

Au cœur de la pratique Miksang : Un temps de synchronisation

Un élément primordial pour notre future cueillette-photos est de nous offrir un temps pour nous synchroniser et ralentir.  Cette synchronisation est au cœur de la pratique de Miksang.

Il y a différentes manières de nous synchroniser :

Méditer : personnellement, je préfère la pratique de shamatha (ou shiné en tibétain) qui est une méditation basée sur notre souffle et qui se pratique les yeux ouverts.  

Toute activité en conscience permet également une synchronisation, que ce soit boire, manger, faire la vaisselle, marcher, etc.  Ou encore, en se concentrant avec un de nos sens en particulier.

Par exemple, l’ouïe : On peut s’asseoir, les yeux fermés pour mieux ressentir, et entendre.  D’abord être avec la sensation d’être assis, de nos pieds touchant le sol, nos mains sur nos cuisses, de notre dos, notre poitrine, notre tête. Puis en portant notre attention aux sons nous entourant : notre respiration, les différents sons à l’intérieur et à l’extérieur – une voiture, les pas d’une personne qui passe, une porte qui s’ouvre, des oiseaux… Tout !  Tout est accueilli sans jugement, ni distinction.  Des pensées vont et viennent et on retourne aux différents sons que nous percevons. Faites cela 5 à 10 minutes minimum, idéalement, le temps de ressentir que votre esprit ralentit sa course folle habituelle.  

Voir avec tous nos sens

La photographie contemplative Miksang n’est pas du minimalisme.  Elle est, au contraire, une manière d’être dans le monde dans toute sa richesse et complexité, que ce soit dans son aspect de sagesse ou de confusion.  

L’important dans Miksang est le processus, ces prises de conscience du Flash de Perception.  Elles nous relient à notre santé fondamentale.  

Chacun possède ces « îlots de santé fondamentale », et quel que soit notre état mental ou émotionnel, nous pouvons y avoir accès.  

Or, ces Flashes de Perception sont une sorte de pause, une « remise à zéro de nos compteurs internes » pour toucher la texture fraîche de nos perceptions.  Pendant ces moments, notre esprit ralentit, le temps est suspendu et nous pouvons enfin voir, sentir, entendre, goûter, toucher.  Ce sont des moments de synchronisation où nous sommes au même diapason que le monde qui nous entoure.  C’est là où la pratique de la photographie contemplative rejoint la méditation.  

Avec Miksang, on regarde avec tous nos sens et une communication entre nous et ce qui est photographié s’installe.  

Comprendre nos émotions : Les trois Poisons

En bouddhisme, nous parlons des trois Poisons qui sont trois mécanismes habituels de vivre nos pensées et émotions de manière malsaine.  

Ces trois Poisons sont : Passion, Agression et Ignorance.  

Voyons cela, de manière très succincte : 

Passion : dans le contexte des trois Poisons, ce sont toutes nos tendances à vouloir saisir, dans le sens d’enfermer ou être obsédé, avec des pensées qui tournent en rond dans notre tête. 

Agression : Ce sont nos différentes manières de lutter contre et de nous détruire ou de rejeter ce qui se passe pour nous. 

Et enfin, Ignorance : Qui est de nier ou de « mettre sous le tapis » de façon consciente ou inconsciente.  Des sortes d’angle mort qui ne nous permettent pas de prendre conscience de ce qui se passe pour nous.  

Si nous traduisons ces trois Poisons dans la pratique de Miksang, ils apparaissent dans ces moments de prédation où le poison de la Passion veut absolument saisir pensées, brèches/Flashes de perception ou lorsque l’on part à la chasse d’images au lieu de les laisser venir à nous.  

L’Agression se manifeste lors de tous ces jugements sur nous-mêmes, sur les autres, sur ce que l’on choisit de photographier… Les « c’est nul », « ce n’est pas assez intéressant », les « si j’inclue ce truc à gauche, ma photo… Bref, tous ces moments de manque d’amitié envers nous-mêmes qui nous pourrissent l’esprit et la vie.

Et enfin, Ignorance …De par sa nature même, il est le plus difficile à détecter.  On peut le remarquer lorsque notre esprit va tellement à toute vitesse que l’on ne peut pas reconnaître ces moments de brèche que sont les Flashes de Perception ou encore que l’on a de la difficulté à nous relier à nos sens, nos pensées vont habituellement à toute vitesse que ce soit vitesse et nous tournons en rond dans notre tête.  Son autre manifestation est l’endormissement…le résultat est le même, sa manifestation est différente mais l’on parle bien de la même chose.   

Tout est dans le processus Shibata Sensei XX, un très grand maître-archer zen aussi appelé Kuydo (la voie de l’arc) disait que le cœur de cette pratique n’est pas d’atteindre la cible, mais plutôt dans le processus menant au tir qui sous-tend la relation à notre esprit, nos pensées et émotions.  Avec Miksang, c’est la même chose.  La photo elle-même n’a presque pas d’importance.  Une photo Miksang « réussie » est une photographie où l’on est parvenu à retranscrire l’équivalent de ce très court instant où notre esprit s’est arrêté, et que l’on était simplement là avec notre Flash de Perception.  

En regardant cette photo, on pourra de nouveau ressentir ce moment et il sera communicatif.  Ainsi, les autres regardant cette photographie ressentiront eux aussi un Flash de Perception. 

Miksang et Le Flash de Perception

Il est LE point central de la pratique de Miksang et la grande différence avec d'autres pratiques photographiques.  Par « Flash de Perception », je parle ici de ces moments qui viennent de nulle part et ne partent nulle part.  Pendant ces courts instants, nos pensées et notre monologue (et même dialogue !) interne s’arrête.  Ce sont ces brèches que nous cultivons lors de la pratique de la méditation et dans la pratique de Miksang, nous apprenons à non seulement reconnaître ces moments mais également à progressivement stabiliser nos perceptions pour en créer une sorte d’équivalent, en image. 

Le Flash de Perception est un moment d’ouverture qui n’est pas conditionnel à des idées préconçues. C’est un moment de grande fraîcheur.  C’est notre esprit qui regarde et prend conscience. 

Une saine relation à notre esprit et à nos émotions, détermine également notre relation au monde qui nous entoure.

Pour la pratique de photographie contemplative Miksang, le Flash de Perception est notre point de référence, comme le souffle dans la pratique de méditation. Notre image est notre Flash de Perception du moment, sans ajouter ni retrancher ou s'attacher à ce que l'on voit.  Avec douceur, amitié et accueil, revenir Il s’agit ici de prendre soin de rester dans une sorte d’attention flottante qui est, du coup, surtout visuelle mais pas que… puisque nous regardons avec tous nos sens.  

Des temps de synchronisation plus ou moins formels seront nécessaires avant, pendant et après une cueillette-photos.  S’égarer dans nos pensées est d’autant plus aisé que l’on est en train de marcher et en action.  Nos schémas habituels de Passion-Agression et Ignorance se montreront le bout du nez.  Puisque la manifestation de Passion-Agression-Ignorance est inévitable, l’important est donc de régulièrement revenir à nos sens pour désamorcer ce qui se passe pour nous et ainsi renouer avec à une manière saine d’appréhender nos pensées et émotions.  Ce sont des moments nécessaires d’amitié et accueil pour tout ce que l’on vit.  

Accueillir ici est un peu comme si on invitait nos pensées de Passion-Agression et Ignorance à venir s’asseoir avec nous, non pas pour les éliminer, s’accrocher, lutter contre eux ou les ignorer mais plutôt les accueillir comme un vieil ami qu’on invite pour le thé à la maison.  Dès que l’on prend conscience de notre inattention, il s’agit de revenir, avec douceur et accueil pour tout ce que l’on vit, en utilisant les sons, les odeurs, les sensations corporels de marche, de chaleur, fraîcheur, etc… tous ces points de référence nous permettent de revenir et nous resynchroniser pendant toute notre pratique. 

Lors d’ateliers ou de week-ends complets, le tout premier week-end est consacré à décomposer les éléments simples de toute photographie : la couleur, la lumière, texture/motif et l’espace.  Ces éléments offrent une sorte de grammaire de base et permettent de concentrer notre esprit en un point.  Rester avec un élément principal offre à notre esprit, un point de référence.  Comme le souffle pour la pratique de la méditation, le Flash de Perception est le fil rouge qui permettra de se relaxer dans l’espace, et être plus disponible aux différents flashes venant vers nous et nous invitant à danser avec eux.  

Ces Flashes de Perception ont lieu à tout moment, il ne tient qu’à nous « de nous enlever du chemin » pour être sur le mode « recevoir », car ces instants d’ouverture sont toujours présents.  

Utilisation de Miksang en milieu thérapeutique

Aujourd’hui Miksang n’est pas seulement utilisé avec des photographes (amateurs ou professionnels). Nous sommes quelques enseignants à le pratiquer en milieu thérapeutique.  Personnellement, je l’utilise dans le cadre de stages de ressourcement pour des femmes ayant le cancer.  Miksang devient alors le fil conducteur associé à des pratiques comme la sophrologie, la pleine conscience ou d'autres pratiques.  À chaque fois, j'ai constaté une réelle transformation pour ces femmes qui arrivent bien souvent épuisées par les traitements, en ayant de la difficulté à se reconnecter à la vie autrement que dans la lutte.  Au cours de ce stage, elles s’ouvrent, deviennent curieuses, joyeuses et émerveillées de la richesse du monde qui les entoure.  Et toutes m’ont dit comment ce regard sur leur vie leur ont donnés force et joie dans l’épreuve, également une fois de retour à la maison. 

D’autres propose Miksang à des jeunes en difficulté, ou à des enfants en ateliers d’art-thérapie.  Un collègue le propose à des schizophrènes dans le cadre d’un accompagnement appelé «Windhorse Project».  

La photographie contemplative est également une magnifique pratique pour le thérapeute qui peut s'enraciner avec tous ses sens dans le moment présent, et s'ouvrir à tout ce que le patient lui offre. 

Miksang est une pratique puissante qui non seulement nous reconnecte à nos perceptions mais également nous permet d’apprendre à apprivoiser notre esprit, à cette part qui sait vivre ses émotions et pensées de manière saine et peut ainsi, danser avec la richesse du monde en nous et autour de nous. 

L’approche Miksang en 4 étapes :

1°) Synchronisation : Moment pour être avec nos sens, ralentir notre esprit et notre regard.  

2°) Le "Flash de Perception" : Moment de brèche dans l'agitation de nos pensées et de nos actions, prise de conscience de l'espace dans lequel nous nous trouvons, sans jugement ni analyse.

3°) Stabiliser ce qui s’est passé pour nous : Prendre un moment pour rester « en contact » ou communication avec ce qui nous a arrêté… une texture, une couleur, une atmosphère… Donc un temps d'arrêt pour stabiliser la perception. 

4°) Et enfin, la formation de l'équivalent : Avec notre appareil photo, sans ajouter ni retrancher ou s'attacher à ce que l'on voit, nous remplissons notre cadre, fidèle à notre Flash de Perception.

Pour aller plus loin :

McQuade J ; Hall M. (2015). Looking and Seeing: An introduction to Nalanda Miksang Contemplative Photography (Way of Seeing 1). Drala Publishing. 

McQuade J ; Hall M. (2017). Heart of Photography: Further Explorations in Nalanda Miksang Photography (Way of Seeing 2). Drala Publishing.

Karr A ; Wood M. (2011). The Practice of Contemplative Photography: Seeing the World with Fresh Eyes. Shambhala Publications.

Trungpa C. (1999). Dharma et Créativité : La perspective du Bouddhisme dans la Création Artistique. Guy Trédaniel Editeur

Kaklaukas, F.J ; Nimanheminda, S ; Hoffman, L ; MacAndrew S. J ; édité par : (2008). Brilliant Sanity : Buddhist Approaches to Psychotherapy. University of the Rockies Press.

Pour des exemples d’images Miksang, vous pouvez visiter ma page Instagram: @JessicaSarapoff ou sur ce site

NOTE : Cet article a été originellement publié dans le magazine "Transes : Revue de l'Hypnose et de la Santé" en septembre 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec

{"email":"Email address invalid","url":"Website address invalid","required":"Required field missing"}

Des Articles Qui Pourraient Vous Intéresser...